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Le « grand œuvre » de Patrick Bokanowski

Bernard Génin

Début des années 70. Dans le domaine de l´image, les films sortant des sentiers battus sont rares. Disney est mort depuis peu, mais ses studios continuent à imposer un même style graphique sur le dessin animé. Les superbes crayonnés de Topor pour La Planète sauvage de René Laloux ne surprendront le public qu´en 1973, au festival de Cannes. Et il faudra attendre 1977 pour découvrir des effets spéciaux d´un genre nouveau avec La Guerre des étoiles, de George Lucas. Ceux qui guettent la nouveauté du côté du court-métrage ne sont pas à la fête : problèmes d´information, de diffusion (ni Arte, ni Canal + n´existent)... Reste, pour ceux qui en ont les moyens, les festivals spécialisés comme Clermont-Ferrand, Annecy (l´animation) ou Rouen (le cinéma expérimental)...

C´est dans ce contexte que, chez les cinéphiles, commence à circuler le nom de Patrick Bokanowski. Ceux qui ont vu La Femme qui se poudre (1972) parlent d´un jaillissement d´images à couper le souffle. Le mystère reste entier sur la technique du cinéaste. A cette époque, le numérique balbutie encore, cantonné aux recherches pour l´aérospatiale et la simulation de vol. Les cinéastes n´ont pour seuls instruments que leur caméra et un banc-titre sur lequel les travellings se font à la main (ils seront informatisés beaucoup plus tard). Dès ses débuts, Patrick Bokanowski est présenté comme « un alchimiste » ayant forgé ses outils lui-même, un « inventeur de mondes » de la trempe d´un Mac Laren gravant à la main sa pellicule ou d´un Alexeïeff manipulant son écran d´épingles.

Déjeuner du matin (1974), puis L´Ange (premier long métrage, en 1982) confirment la rumeur : un cinéaste hors norme vient de signer quelques uns des plus beaux « objets filmiques non identifiés » qu´on ait vu depuis longtemps. La critique (unanime) est parfois perplexe (pas facile de mettre des mots sur de telles émotions visuelles), mais toujours fascinée par la splendeur de ces énigmes lumineuses, proches du rêve éveillé (parfois du cauchemar) dont la facture évoque Rembrandt, Goya ou Francis Bacon illustrant Kafka...

Impossible de résumer d´un mot le travail de l´homme qui a lancé ces météorites dans le ciel du cinéma français. Patrick Bokanowski est un plasticien accompli - dessinateur, peintre, photographe - mais aussi animateur, voire chimiste... Durant sa jeunesse, il a été l´élève du peintre Henri Dimier, puis a rencontré l´animateur Jean Mutschler, deux expériences qui l´on amené à choisir de faire du cinéma image par image à partir de photographies. Photogramme par photogramme, il retravaille donc chaque vingt-quatrième de seconde, avec la liberté d´un dessinateur améliorant son dessin. D´emblée, les outils de travail traditionnels lui semblent insuffisants. C´est en fabriquant ses instruments, ses systèmes d´optique, en contrôlant jusqu´à l´émulsion de la pellicule qu´il ira vers des horizons nouveaux. Tout doit être expérimenté. Le moindre bout de verre dépoli peut être testé comme lentille inédite. Et vive les accidents de parcours ! Comme chez Cocteau (dont Bokanowski admire Le Sang d´un poète), les imperfections sont les bienvenues : il suffit de savoir tirer parti de leurs beautés inattendues, afin de « trouver des images qui soient au bord de quelque chose d´inconnu ». Quitte à n´en garder qu´une sur mille.

De cette obstination à revenir « cent fois sur le métier », à constamment approfondir sa recherche, sont sortis des films uniques, fulgurants de beauté. Le moindre arrêt sur image propose une composition parfaite. Et la musique, signée Michèle Bokanowski, épouse du cinéaste, joue un rôle capital dans leur effet hypnotique.

Les années ont passé. La vidéo puis le numérique sont apparus. Les fameuses « images de synthèse » ont envahi le marché publicitaire, puis le long métrage avec les succès du studio Pixar (John Lasseter avait quinze ans lors de la réalisation de La Femme qui se poudre !). Loin des modes, Patrick Bokanowski n´a pas dévié de son chemin. Il a poursuivi son travail de « sculpteur d´image ». Sur des surfaces réfléchissantes, sur des miroirs en mouvement (Plages. 1992, Au bord du lac. 1993, Le Canard à l´orange 2002). Le ton de certains films, plus contemplatifs, s´est comme apaisé. Jusqu´à Battements solaires (2008), aboutissement des recherches de toute une vie, fourmillement de matières, de scintillements et de ruissellements, dont on peut dire aujourd´hui ce que Louis Skorecki disait de L´Ange il y a vingt-cinq ans : « Ce qu´on voit, on est à peu près sûr de le voir pour la première fois ».1

La sortie de deux DVD regroupant ces films est un événement. On envie le spectateur à l´œil vierge qui va découvrir avec éblouissement « le grand œuvre » (comme on disait au Moyen Age) de cet aventurier de la lumière.


Bernard Génin



1 Libération. 3 avril 1984
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