LUX PAYLLETTES

de ERIKM
2008 / HD / n&b / sonore / 1E / 32' 32

Un rugissement retentit. Est-ce le lion de la MGM ou celui de St Jérôme que je vois, traduisant automatiquement et inconsciemment le son en image? Car j'éprouve le besoin de voir le son, de le cadrer. Le son est caché, presque invisible, tel une bête dans la jungle et cela me rend nerveux. Le son prévient d'un danger ou d'un désir, il annonce quelque chose à voir, mais en même temps dépasse ce qui est révélé à l’œil. Des voix perdues dans l'espace, qu'ont-elles vues? Ou plutôt, qu'ai-je entendu dans ces voix, enfermées dans le sifflement asthmatique des ondes radio? Somewhere over the rainbow. Ce qui veut dire, au-delà du spectre visible. La chanson outrepasse ce qu'elle peut envisager. Une comptine m'a un jour fait rêver d'un pays. Nous sommes retournés au son comme matérialité de la perte, mais une perte qui ne pourrait être localisée. Dans l’espace personne ne t'entend crier. Dans le futur, personne ne saura que le cri était le tien. Blow out. A l'écoute de LUX PA¥LLETT€$ j'imagine eRikm comme le négatif de Jack Terry dans le film de De Palma, non pas à la recherche du son juste, mais plutôt questionnant l'instable place du son dans une bataille de droit. Ce qui suit est une balade schizoïde, un mélodrame habillement orchestré, parfois hystérique, dont les sons sont en fuite, en quête d'un continuum spatio-temporel illimité dans le soleil, et d’une vision privilégiée du rien de nouveau. L'éternité, ou juste la mer, le ciel et un CD qui saute?

L'anomie vocale du Pierrot le fou de Godard n'est jamais bien loin, les interventions intempestives de Belmondo soutenues par les apparitions furtives de la musique hermannesque d’Antoine Duhamel (ce qui révèle également Hermann comme étant un platiniste de talent, quoique sans illusion). Mais il ne s'agit pas simplement de tenter de retrouver l'innocence du son, ce qui serait juste le mettre dans une autre Cage. Rien de plus difficile que de laisser les sons être eux-mêmes, lorsque l'on connaît les lieux qu'ils ont visités. eRikm est un des seuls manipulateurs de sons pour qui extraire un sample est presque une pratique médicale, une question de diagnostic, démontrant qu'un effet d’orchestre, utilisé pour combler le besoin qu’on attribue au public d’une film d'horreur ou à suspense de recevoir un choc au moment voulu, peut également être calculé comme un coup de poignard dans le dos pour toute autre ambition qu’aurait le film (ou le spectateur), ou bien métamorphoser la claire éloquence rassurante d’un présentateur de télévision en un abîme de noirceur et de trahison. Avec LUX PA¥LLETT€$, l’artiste exploite la manière dont des signaux sonores émotionnels et idéologiques sont inscrits dans la conscience de l’auditeur saturé par les médias (on se demande combien d’heures cet homme passe, le sampleur toujours à portée de main, à zapper entre les chaînes satellites et câblées) tout en réalisant un détournement des machines de perception dans lesquelles celles-ci sont imbriquées.
 
En fait, la pièce prolonge un récent intérêt pour la manipulation de flux de matériaux trouvés, déjà rencontré avec 'Simulacres', une installation vidéo dans laquelle des images issues de films cinéma et de télévision sont écrasées, étirées en bandes ultra fines et empilées les unes sur les autres, créant un paysage marin anamorphique dont l'agitation interne contraste avec une impression de calme plat, tandis que leurs bandes son combinées sont littéralement mixées dans une cacophonie de voix mouvantes. Ce qui est en jeu dans Simulacres, comme dans les travaux cliniques de Ryoji Ikeda sur le traitement de données, c’est la dimension infinie du sublime médiatique, même si eRikm ouvre un espace critique plus large que le paradis formaliste d’Ikeda, un espace qui montre comment notre absorption du clignotement perpétuel du paysage médiatique est déterminé par la minceur expérientielle de chaque onde et particule de contenu.

Ici encore, le processus de liaison entre les données est comme un apprentissage subliminal dont l'auditeur doit se sortir par lui-même. La recontextualisation et la combinaison de tranches d'informations aussi fragmentaires permet de les libérer du domaine ultra codé de l’espace global des médias. Ce qui est préservé dans ces fragments (qui, comme le titre l'indique, sont plus des paillettes que des éclats) est souvent le brillant ou la texture de la mémoire plutôt que la mémoire en tant que telle, l'affect rendu impersonnel et abstrait mais non moins intime. Des conversations chuchotées, des commandements de peur ou de danger, la menace muette de la violence dans une rue déserte, le cachet territorial d'un ghetto blaster, les harmonies du cœur rendues audibles par un certain type de respiration, des sons qui caressent l'attention en passant et qui mettent à nu la perception affective du son dans l'écoute cinématographique.

S’il reste une chance dans l’inventaire déprimant des choix forcés imposés par les pourvoyeurs de contenu, c’est la possibilité de rencontre de hasard entre la région centrale déserte du cerveau et les attentions périphériques qu’il capte dans le ballet autistique de sa machine célibataire. Tomber au milieu de la nuit sur un téléfilm au demeurant anodin, en capter une phrase, un geste, un mouvement, en dehors du contexte du scénario et des personnages, peut être une manière de restituer un noyau d’expérience pré-signifiant, une aliénation revitalisante qui ouvre sur la possibilité d’un autre enchaînement de sens et de sensations, qui acquiert les traits aberrants de l’image et de la bande son. De tels moments nous ramènent à l’ennui propice à la rêverie, lorsque la conscience largue les amarres, libéré de la laisse du désir appris. Car comme le dit Slavoj Zizek,
le film – à tout le moins les productions standardisées qui encombrent notre programme de distractions domestiques – ne s’accorde pas tant avec notre désir qu’il ne nous apprend « comment » désirer, un principe dont eRikm semble parfaitement conscient. En se métamorphosant à travers divers territoires de clichés par des processus qui vont du brusque copier-coller à de plus subtiles techniques de granulation, LUX PA¥LLETT€$ est un rappel cinglant du fait que l’esthétique ‘surround sound » des complexes contemporains de divertissement est plus que le simple fruit d’une technologie sophistiquée (dont les racines, ceci dit, sont à trouver dans les stratégies de composition que la musique concrète a développé durant la période d’après-guerre dans les laboratoires austères de l’INA-GRM ou d’autres studios de musique électronique d’Europe). Il s’agit également d’un composant-clé de la militarisation et de la surveillance policière de l’affect, qui voudraient abolir le silence, la pause ou le repos, excepté sinon comme un « intervalle de terreur » entre les bombardements. D’une manière ou d’une autre, où que nous fuyions, les flics du son semblent nous avoir encerclés. Ce que ₤ux Pa¥ll€tte$ nous offre est une boite à outils destinée à nous éviter la capture, par une sorte de mimétisme délirant – comme lorsqu’un énorme barrage d’explosions est pulvérisé en une fine couche de poussière digitale –  nous permettant de réapproprier le dispositif comme objet de jeu plutôt qu’objet de désir. Ce qui est une idée que nous pourrons peut-être garder en tête pour nous-même.

Graeme Thomson

1 COPIE EN DISTRIBUTION


format de distribution Fichier sur serveur (SD)
cadre de projection 16/9 (simple écran)
vitesse de projection 25 ips
son son
prix de location 118,00 €