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Divers / April 11, 2019

HOMMAGE À DOMINIQUE NOGUEZ

Dominique Noguez a été le premier normalien qui se soit passionné pour le cinéma expérimental.

Il fut un « passeur » international de ce monde, de ce milieu, de cette communauté humaine. Jonas Mekas le créditait de ses propres rencontres littéraires avec Michel Deguy, Jacques Réda et Philippe Jaccottet, par exemple.

Il a, en bon normalien, réuni un corpus de textes théoriques1 sur le cinéma « pur » et « abstrait » – tel qu’on pouvait le dénommer alors – corpus présenté comme une entreprise archéologique sur la théorie du cinéma.

Il a fait un éloge du cinéma expérimental barré2, ouvrage regroupant l’histoire, la critique et la théorie de ce cinéma, au niveau international, revenant en outre sur l’historique des mouvements artistiques, rappelant lui même dans l’introduction que « ce livre n’est donc pas qu’un livre de presque théorie ou d’histoire du cinéma ; c’est aussi un roman, quasiment autobiographique ».

Son article paru dans L’Art vivant3 sur le Festival de Knokke-le-Zoute en 1975 fait date de la renaissance de ce cinéma en France. Le simple fait de ne pas avoir écrit une ligne sur certains films, dans cet article, pour ne les avoir pas aimés ou tout simplement pour ne les avoir pas vus, lui a immédiatement apporté des inimitiés intemporelles de la part de quelques cinéastes. Son statut d’enseignant et de responsable universitaire4 lui a par la suite apporté d’autres contradicteurs farouches. Ses choix esthétiques et ses goûts personnels ont encore grossi le nombre de ses détracteurs.

Je l’ai un peu stupidement presque contraint et aidé à réaliser son premier film (Tosca), afin qu’il puisse mieux appréhender et comprendre à mon sens les cinéastes et ce milieu expérimental, différent, indépendant, qu’il avait croisé initialement sur le continent nord-américain. Aussi pour qu’il côtoie de plus près ce monde des coopératives de diffusion, qu’il soutenait sans les vivre. Pour être au plus près « d’un art plutôt artisanal qu’industriel », comme il le définissait.

Il fut un des acteurs majeurs dans l’organisation et les débats des Colloques d’Avignon (mai 1978) et de Lyon (septembre 1978). L’échec de ces deux initiatives s’est toutefois concrétisé par les premiers déblocages de crédits de la part du CNC, crédits qui ont notamment contribué au développement de Light Cone. L’échec de ces entreprises a donné naissance à l’ACIDE5 (première version), association qui a mis en place la première et la seule programmation de films français, diffusés au niveau international.

Dominique Noguez a par goût soutenu de ses écrits bon nombre de cinéastes, la liste est longue, ne serait-ce qu’en France : Bokanowski, Ceton, Courant, Dupuis, Eizykman, Fihman, Hernandez, Jakobois, Klonaris et Thomadaki, Lowder, Marti, Morder, Nedjar, Unglee…

Dominique Noguez a aussi soutenu Marguerite Duras réalisatrice, Marguerite Duras écrivaine. De très beaux entretiens accompagnent les films, tous expérimentaux, de l’auteure.
Marguerite Duras figurait bien dans le premier catalogue du Collectif Jeune Cinéma, au côté de Burch, Baulez, Eustache, de Kermadec, Hanoun, Jelot-Blanc, Leconte, Lethem, Moullet, Polles, Questerbert, ainsi que du groupe Medvekine… Ce catalogue est un chaînon transitoire entre la post « nouvelle vague » et le « pré-expérimental », qui caractérise historiquement le cinéma expérimental français.

Dominique Noguez est retourné à la littérature. Il a quelque peu coupé les ponts avec le cinéma expérimental, peu reconnaissant à son égard et pour son travail. Au point de sacrifier lors de son dernier déménagement tout ce qui concernait le cinéma expérimental, faute de place, il « fallait faire un choix », et ce fut bien celui-là qu’il fit. La polémique sur « l’école du corps », vaine et stupide6, aura peut être été pour beaucoup dans cet éloignement.

Pour tout cela, notre association, parfois même sans le savoir, parfois même en le pensant hostile, comme c’est encore le cas de quelques cinéastes, et le cinéma expérimental dans son ensemble, lui devons donc sans aucun doute bien plus que nous ne le pensons.

Je termine par cette digne citation, qui le caractérise tant, de l’année 2003 : « Pour le reste, tous autant que nous sommes, plutôt qu’à celles, si belles soient-elles, qui ont été faites il y a un quart de siècle, songeons à toutes les œuvres que nous avons encore à faire et à toutes les aventures qui nous attendent ! »

Patrice Kirchhofer, avril 2019


Légendes photos :
- En bandeau, Dominique Noguez à Saint-Charles en 1984.
- Cannes, 18 mai 1968 le matin. Champ : Lelouch, Godard, Truffaut, Malle, Polanski. Contre-champ : Dominique Noguez au deuxième rang, avec Jean André Fieschi et Louis Marcorelles.
- Lettre de Dominique Noguez adressée à Emmanuel Lefrant à l'occasion de la séance Scratch dédiée aux films de Vincent Grenier, organisée par Light Cone le 29 mars 2016 au Studio des Ursulines à Paris.


1 « Cinéma Théories, Lecture » n° spécial de La Revue d’Esthétique, 2e trimestre 1973, Klincksick.

2 Éloge du cinéma expérimental, éditions Paris Expérimental, 2e édition, 1999.

3 L’Art Vivant n°55, mars 1975, « Le Retour du signe », pp. 5-6, « Knokke Le Doute », pp. 12-13.

4 UER d’Arts plastiques et Sciences de l’Art – Paris I.

5 ACIDE, Association des Cinéastes Indépendants, Différents et Expérimentaux – ne pas confondre.

6 Cf sa réponse dans Trafic n°47, automne 2003.