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Hommage / 21 mai 2026

HOMMAGE À VALIE EXPORT (1940-2026)

« Par Expanded Cinema j’entends l’extension du film traditionnel de la scène et à la rue, en rompant la chaine conventionnelle et commerciale de la fabrication du film. La théorie cinématographique féministe pose toute une série de questions : la critique de l’idéologie, les images de femmes produites dans une culture patriarcale, l’analyse et la critique des multiples handicaps et mécanismes d’exclusion des femmes artistes et la possible question d’une possible culture « féministe » – et pas seulement complémentaire de la « masculine » – c’est-à-dire l’expression esthétique d’expériences réprimées. » – VALIE EXPORT

Artiste autrichienne, féministe, qui a travaillé avec un grand nombre de médias dans et au travers desquels elle a interrogé non seulement la question de la représentation de la femme dans les arts plastiques (principalement au moyen de la « mise en scène de son corps »), autant qu’elle a questionné la nature de chacun des supports qu’elle investissait.

Son parcours commence, pour reprendre ses termes, à un moment où « l’atmosphère à Vienne était répressive, déprimante et pas mal conservatrice » et que surgissaient de nouveaux mouvements artistiques qui allaient remettre en question cette bienséance, qu’il s’agisse du Wiener Group, des Actionnistes viennois et de quelques cinéastes expérimentaux.

Comme la majeure partie de ces artistes étaient de sexe masculin, il a fallu que VALIE EXPORT crée elle-même les conditions de réception de sa pratique artistique. Elle a remis en question à la fois les représentations et les outils, en déplaçant pour ne pas dire en détournant leur usage traditionnel. Ainsi pour la photo, pour les actions filmées, pour le cinéma et la vidéo…

Au travers d’un questionnement du support, VALIE EXPORT interroge la notion d’auteur dans la mesure où les actions qu’elle désigne comme expanded cinema (à partir de 1967) peuvent être exécutées par n’importe qui, n’importe où. Dans le cas de Abstract Film n°1 (1967), on est bien en présence d’une projection sur un écran, mais la particularité de la projection vient du fait qu’elle fait appel à un spot lumineux qui illumine un miroir aspergé de différents liquides produisant des motifs abstraits colorés qui sont ensuite reflétés sur un écran. L’écran peut être remplacé par des roches, des arbres…

Cette idée d’expanded cinema fait appel à la performance, sans recours à la caméra, au projecteur ou à la pellicule, mais interroge cependant la production de l’image en mouvement, en réduisant les éléments technologiques. Elle déplace le champ de référence du cinéma en le faisant dialoguer avec le land art, l’arte povera, l’art conceptuel et la performance, et ce dès 1967.

Cette action inaugure de façon magistrale son travail autour du cinéma élargi en produisant quelques-unes de ses œuvres majeures, telles que Ping Pong (1968), Tapp und Tastkino (1968), Genitalpanik (1969) : ces trois propositions mettent en jeu la possibilité d’une interaction faisant des spectateur·ices des participant·es de l’action proposée, ainsi que dans la vidéo Adjungierte Dislokationen (1973). La plupart de ces œuvres interrogent la production et la réception de l’image des femmes et le font principalement à partir des traces inscrites à même le corps des femmes. Qu’il s’agisse d’une action performée en direct comme dans le cas de Tapp und Tastkino ou de Genitalpanik, ou bien filmée comme dans Body Tape (1970), Remote… Remote… (1973) ou Mann & Frau & Animal (1970-73), mais aussi dans Syntagma (1983), qui fait référence à un travail plus ancien de l’artiste : Sehtext Fingergeditch (1973), et plus encore dans l’installation Die Match der Sprache (2002) : « le pouvoir de la langue ».

Ce n’est pas seulement dans les films ou vidéos que cette interrogation autour de la représentation des femmes se produit, car elle irrigue tous les supports investis par VALIE EXPORT : photos, installations, médias numériques, de même le déplacement s’effectue en montrant les travaux dans des espaces publiques, ou en faisant publiquement de l’art comme ce sera le cas par exemple plus tard avec Orlan.

Ce n’est que dans la première moitié des années 90 que j’ai rencontré VALIE EXPORT à Gratz, lors d’une biennale de films sur l’architecture ; à cette occasion elle avait accepté de confier quelques-uns de ses films à Light Cone et nous avons pu présenter Syntagma en 1994, et d’autres films courts un peu plus tard, dans ces mêmes années 90. Leur réception a déclenché, comme c’est souvent le cas, un ensemble de fortes réactions en regard de la violence de l’action filmée dans Remote… Remote…, autant qu’en regard des actes de masturbation vus et entendus dans Mann & Frau & Animal. Plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler autour de son exposition au Centre national de la photographie avec une conférence sur les pratiques cinématographiques de l’artiste.

Mais surtout en 2013, nous avons organisé avec Edson Barrus Atikum, dans le cadre de BCúbico, l’espace expérimental que nous avions créé à Recife, une exposition VALIE EXPORT, qui a été essentielle pour la communauté féministe, dans la mesure où il s’agissait d’une découverte radicale mais surtout parce que le travail exposé fournissait un accès à une histoire méconnue pour la plupart de visiteuses. Elle devait venir faire une conférence et passer quelques jours à Recife, mais hélas la bureaucratie institutionnelle que nous avions pour ce séjour a été telle qu’elle a préféré annuler sa venue, plutôt que de bâcler le voyage. Elle nous avait fourni des photos dont nous avions fait des tirages pour l’exposition, de nombreux films et vidéos ainsi que l’installation Die Match der Sprache.

Quelques mois plus tard, lors de la venue de Malcolm Le Grice, il nous fit part de la profonde amitié et de l’estime qu’il avait pour elle et son travail, de son importance dans le champ de l’art cinématographique et surtout du positionnement politique de l’artiste en regard de la question du genre.

On ne peut oublier l'importance des écrits de VALIE EXPORT, voir par exemple, Feministicher Aktionismus (1979), Expanded cinema, Expanded reality (1991), ainsi que l'enseignement qu'elle a donné au fil des ans que ce soit en Allemagne ou aux États-Unis.

– yann beauvais, Recife, le 15 mai 2026