Miles McKane à propos de Luc Meichler (1953-2026)
J’ai rencontré Luc et Gisèle pour la première fois vers la fin des années 80, au sein d’un collectif de cinéastes expérimentaux, Light Cone, que j’avais co-fondé. À l’époque, Light Cone était une structure encore émergente, réunissant quelques cinéastes et artistes. Nous étions motivés, passionnés, attachés à nos principes et animés par la confiance, les idéaux et l’énergie propre à la jeunesse.
Ce fut une période de profonde remise en question :
Que signifiait la culture et à qui cette culture appartenait ?
Vu l’investissement de Luc et Gisèle qui étaient déjà engagés dans des groupes de cinéma indépendants et expérimentaux, comme la Coopérative des Cinéastes, c’était inévitable que nos chemins se croisent.
Et c’est dans cette période d’effervescence, d’organisation, de collaborations et de débats sans fin, que j’ai vu le premier film de Luc et Gisèle : Allée des Signes, avec un jeu de mots dans le titre entre les signes et les oiseaux.
Ce film a été décrit à l’époque :
comme une psychanalyse d'un paysage
comme un film-essai situationniste
comme la psychogéographie d'une île à Paris, l'Allée des Cygnes.
Au début du film, une voix off proclame le texte qui suit :
« L’Architecture et l'image sont toujours socialement et historiquement déterminées et elles expriment un certain contenu idéologique, propre à une certaine époque, et chacun de ces exemples, avec une éloquence suprême imaginée, parlera de sa propre époque, de ses structures et de ses aspirations profondes »*
Ce texte est peut être la pierre angulaire de la recherche investie par les films de Luc et Gisèle Meichler.
Et c’est ce film de 1976 qui annonce les grands thèmes que l’on va retrouver tout au long de la pratique de cinéma et de la pratique plasticienne de Luc :
La structure urbaine, la place de l’être et les contraintes que celles-ci impliquent et qui conditionnent les comportements sociétaux.
Ce que l’on va voir dans les films suivants de Luc est le développement de son langage cinématographique, de son lexique et de son iconographie.
La pierre, les éboulis, les routes, les ruines antiques, non pas utilisés comme une facture romantique, mais comme les témoins d’un passage d’une civilisation à une autre, une fondation instable sur laquelle nous essayons de trouver un équilibre.
Nous pouvons notamment voir ces éléments dans plusieurs films :
Au Lieu, 1980
Conversio at Fantasmata, 1987
Trois incursions dans un éboulis - sur un poème de Samuel Wood, 2001
Les films de Luc, comme son travail de collage, sont construits avec une grande rigueur de cadrage, avec une image qui est abrupte mais avec une beauté très matérielle, nappée d’une bande son sérieuse et aussi poétique, politique et philosophique.
Cette double lecture peut, peut-être, aussi être soulignée par des répétitions de plans ou par le recours à des sur-impressions.
Avec des images d’éléments d’architecture massive ou des blocs de pierres ou des dalles de bétons flottants dans un espace sans gravité et sans cadre, ces éléments massifs et stables sont déstabilisés, détachés de leurs fondations et alors ils deviennent questionnables.
Et tout cela avec des touches irrévérencieuses et ironiques que Luc savait très bien mettre, lui très malin, mais jamais trop et jamais d’une manière cynique.
C’est un trait de Luc que nous connaissons tous, cette capacité de regarder et de trouver le détail insensé dans un discours ou une situation pompeuse.
Voici ce qu’écrivait la philosophe Claudine Roméo sur un de ses films :
« C’est une critique sans haine qui ne rejette pas son objet mais l'enveloppe d'un amour acidulé ».
Que ce soit le paysage natal de l’Alsace ou le paysage brut d’un Alphaville, Luc état très marqué par ces lieux.
Comme dans l’amitié qui nous a liée pendant toutes ces années, avec des moments de complicité professionnels et amicaux, une amitié sans prétention, une amitié honnête où l’un et l’autre pouvions être nous-mêmes, où l’on était confortable avec les principes et les croyances de l’autre et où un silence pouvait être aussi éloquent qu’une conversation.
Tout simplement une amitié, Laurel et Hardy, comme que tu nous avais appelés. Luc, tu vas me manquer et tu vas nous manquer.
Pour terminer, j’aimerais vous lire ce poème, tiré du cycle de Poèmes de Samuel Wood de Louis-René des Forêts, poète qui a inspiré le film de Luc : Trois incursions dans un éboulis - sur un poème de Samuel Wood.
Ce film fait partie à l’origine d’un diptyque en résonance avec le film de Gisèle, Rosa Rot, tourné à la même période et dans le même lieu. Alors que le film de Luc se situe sur un flanc de montagne et propose une réflexion sur la perte de sens et l’enfermement de soi, le film de Gisèle parle du monde et de la vie extérieure dans un langage poétique et codé, depuis une cellule de prison.
Silence. Veille en silence.
Pourquoi t’obstiner
À discourir sans rien savoir sur la mort ?
Que du mot même émane une force sombre
Crois-tu par tant de mots pourvoir l’adoucir,
Donner un sens à l’énigme du non sens ?
Vois plutôt vaguer les oiseaux au soleil
Écoute leur concert la nuit dans les bois
D’où s’élèvent en trilles maints duos amoureux
Qui sonnent clair comme les eaux des montagnes.
Si proche soit la fin que tu sens venir
Libère-toi de ton funèbre souci
Épouse la liesse des créatures du ciel
Vivre et chanter c’est tout un là-haut !
– Louis-René des Forêts
* (Eisenstein in « Piranèse ou la fluidité des formes »)